Géorgie : « Le théâtre est un genre protéiforme » (Eugène Ionesco) par Maïa Raphael

 

Au commencement était une idée, puis un projet, puis une aventure… Mustapha Aouar, faisant de Gare au Théâtre un lieu d’expérimentations, avait initié les rencontres du théâtre au mètre carré : un texte de sept minutes pour une scène de 1, 07 m². Avec Dominique Dolmieu, metteur en scène de la compagnie l’Espace d’un Instant, cette expérience a accouché d’un nouveau projet « Petits/Petits en Europe orientale ». Dix-neuf compagnies ont passé des commandes à différents auteurs. Puis cinquante hommes et femmes de vingt-trois nationalités, des metteurs en scène, des acteurs et des techniciens, se sont réunis pour jouer le même spectacle en dix-huit langues, dans une vingtaine de villes. La caravane s’est mise en marche.

Dix-sept mille kilomètres et une vingtaine de villes à parcourir avant de revenir en France, en passant par le Caucase et par les Balkans. De quoi rendre jaloux Ulysse et Jason ! Première destination : le pays de Médée. Les artistes ne débarquent pas par la mer Noire, mais par l’autoroute, en bus. Nous sommes en 2001, il y a longtemps que les mythes se sont réfugiés dans la littérature et sur les scènes, laissant place à une réalité complexe et douloureuse. A cette charnière d’un nouveau millénaire, la Géorgie, le regard fixé sur l’avenir, à peine une décennie d’expérience de la liberté et le fardeau d’un passé séculaire sur ses épaules, a sans doute quelque chose de commun avec ce personnage de la pièce de Boughadzé, une étrange petite fille qui grandit et se ride en un jour.

Le bus rouge la traverse et parcourt Tbilissi ou Batoumi au nom de la fraternité des artistes, de la solidarité, de la modernité, de la liberté d’expression, de la mobilité des hommes, des modèles artistiques, des idées… Ces artistes aux semelles de vent qui déclarent leur amour au jeune pays, désireux de le connaître et de se faire connaître, l’invitent à rejoindre cette ribambelle artistique et à tenter d’expérimenter avec eux, à se parler et à se faire entendre dans un « babélisme » parfait.

De 1996 à 2002, dans le cadre du projet, 116 textes ont été représentés en public, dont ceux des Géorgiens : Comédie française de Lasha Boughadzé, Le Jour de la définition de Tamaz Tchiladzé, L’Hiver n° … de Koté Koubaneïshvili. Les éditions de la Gare ont publié 141 textes de ces rencontres avant de transmettre le flambeau à l’Espace d’un Instant, maison d’édition de la compagnie éponyme qui désormais s’appelle le Théâtre national de Syldavie.

En 2007, les deux maisons d’édition coéditent Petits / Petits en Europe orientale (sous la direction de Céline Barcq et Dominique Dolmieu). Les pièces de Lasha Boughadzé et de Tamaz Tchiladzé, créées lors du périple géorgien de 2001, font partie, avec Pas de questions de Bassa Djanikashvili, d’un corpus bilingue de dix-neuf textes en quinze langues.

En 2009, paraît La Montagne des langues. Anthologie des écritures théâtrales du Caucase (Dominique Dolmieu, Virginie Symaniec), introduisant le lecteur dans un monde plurilingue et pluriculturel, dans sa tradition théâtrale par une préface de Bernard Outtier et un vaste aperçu de Virginie Symaniec. L’Anthologie comprend des extraits de six pièces géorgiennes des XXe et XXIe siècles : Le Malheur, de David Kldiachvili, Médéa contre Euripide, de Janri Kachia, Otar, de Lasha Boughadzé, L’Hiver n°…, de Koté Koubaneïshvili, Meuh !, de Zourab Kikodzé et Gaga Nakhoutsrichvili et Pas de question, de Bassa Djanikashvili.

Mais l’Espace d’un instant n’en a pas fini avec la dramaturgie géorgienne. De 2008 à 2020, plusieurs traductions voient le jour : Otar et autres pièces de Lasha Boughadzé (2008), Meuh !, de Zourab Kikodzé et Gaga Nakhoutsrichvili (2012), puis trois pièces de Boughadzé : Le Président vient te voir ce soir, Le monde de Tsitsino, La maman de Poutine, (2015) et enfin Angry Bird, de Bassa Djanikashvili (2020). Des auteurs contemporains, jeunes… Et pourquoi priver le lecteur du plaisir de la rencontre avec un classique si moderne que David Kldiachvili ? La traduction de son Malheur paraît en 2020.

On le sait bien : la parution d’un livre est le fruit d’un travail collectif. Un grand mérite revient aux traducteurs Anna Nadibaïdzé-Bouatchidzé, Donald Rayfield, Janri Kachia, Maya Mamaladzé, Ania Svetovaya, Camille Behr, Sibila Guéladzé, Mariam Kveselava, Irina Gogobéridzé, Emmanuel Guillemain d’Echon, Gery Clappier, Maia Kiasashvili, Valérie Galcher-Baron, Natalia Partskhaladzé, Sophie Pataraya, et tout particulièrement Clara Schwartzenberg, qui mettra également plusieurs de ces textes en scène. Certaines traductions ont été réalisées sur la recommandation d’Eurodram, réseau européen de traduction théâtrale. Plusieurs publications ont bénéficié du soutien du Centre national du Livre géorgien et de la Maison des écrivains de Géorgie. Une possibilité exceptionnelle de lire la dramaturgie géorgienne en français ! Espérons que l’Espace d’un instant continuera à réjouir le lecteur.

Le lecteur français a sans doute de quoi satisfaire son intérêt. En effet, que connaît-il de la culture théâtrale de la vieille Géorgie, ayant pris sa couleur sur la carte du monde il y a seulement une trentaine d’année, avec des frontières transformées en plaies saignantes et en permanente mutation ?

Les Géorgiens vous diront avec fierté que les origines du théâtre national se perdent dans la tradition populaire de berikaoba-kéenoba, liée aux cultes de la fécondité et de la renaissance tellurique. Le théâtre professionnel, né beaucoup plus tard, au XVIIIe siècle, à la cour d’Ereklé II et tragiquement disparu pendant le sac de Tbilissi à la fin du même siècle, avait manifestement un goût pour le drame français et pour le classicisme. Les Géorgiens du XIXe siècle s’initient au théâtre russe, au ballet, à l’opéra italien. L’Opéra de Tbilissi, bâti en 1851, est « un palais de fée » pour Alexandre Dumas, en voyage dans le Caucase. Dans la capitale géorgienne, le public a la possibilité d’assister à des spectacles géorgiens, initiés avec La Séparation (Gakra), de Guirgui Eristavi, surnommé le « Molière géorgien » par le vice-roi Vorontsov. Après s’être essouflé au fil des années, le théâtre géorgien retrouve une nouvelle vitalité dans les années 1880, grâce à l’effort commun d’intellectuels et d’artistes. En 1882, la première de Flandres de Victorien Sardou, drame traduit, adapté et mis en scène par David Eristavi, annonce symboliquement la renaissance du théâtre géorgien et se transforme en véritable fête nationale.  

En Géorgie, le théâtre est inséparable de la lutte pour la liberté, de la quête identitaire, des sentiments nationaux. Cela a été ainsi durant les siècles qui ont précédé, c’est ainsi aujourd’hui, bien qu’on soit loin de l’époque où Ilia Tchavtchavadzé rêvait de transformer le théâtre « en havre de l’âme géorgienne », où chacun pourrait « se reposer, admirer la langue géorgienne, se pénétrer du sentiment national ». Il y a un siècle, une nouvelle génération de metteurs en scène – Koté Mardjanichvili, Alexandre Tsoutsounava, Alexandre Akhmétéli – menait un combat pour réformer le théâtre en y impliquant tous les chaînons, du dramaturge au metteur en scène, de l’administration au public, de la scénographie à la musique. Avec cette reforme, le théâtre géorgien devait retrouver son style, son langage profondément national tout en s’ouvrant aux modèles artistiques venus d’ailleurs, du théâtre classique à l’avant-garde.

Mais l’Etat soviétique a des yeux d’Argus et un poing de fer. Lors des purges staliniennes, le théâtre géorgien paye de son sang son aspiration à la liberté et à l’autonomie artistique. Le metteur en scène Alexandre Akhmétéli, le chef d’orchestre Evguéni Mikéladzé, le peintre Petré Otskhéli, plusieurs comédiens et comédiennes disparaissent, accusés de trotskisme, d’espionnage, de terrorisme. D’autres sont condamnés à la prison. La dictature met fin à l’une des plus intenses périodes de la vie théâtrale géorgienne, riche d’expérimentations avant-gardistes.  

Représailles, censure, conjoncture tragique ou difficile… Le théâtre géorgien survit et ne cesse de chercher de nouveaux chemins et de nouvelles ressources, souvent en se réfugiant dans un langage métaphorique. Libéré de la censure politique, le théâtre postsoviétique se retrouve face à de nouveaux problèmes financiers, organisationnels, de nouvelles exigences esthétiques et artistiques.

Qu’en est-il du théâtre d’aujourd’hui ? Une cinquantaine de théâtres géorgiens actifs se nourrissent principalement (presque à 50%) de la dramaturgie nationale.

Des dramaturges « chevronnés » comme Tamaz Tchiladzé, Gouram Batiachvili, Irakli Samsonadzé, Tamar Bartaïa continuent à se produire sur les scènes avec succès. La nouvelle génération de dramaturges à laquelle appartiennent Lasha Boughadzé, Bassa Djanikashvili, David Gabounia, Dato Tourashvili, Otar Katamadzé, est sûrement la plus populaire aujourd’hui. Les jeunes auteurs sont récompensés de prix nationaux ou internationaux : Lasha Boughadzé et Bassa Djanikashvili ont remporté le prix Saba de la meilleure pièce, le prix de la BBC de la meilleure pièce radiophonique, le même Boughadzé a reçu le prix Douroudji pour la meilleure pièce représentée, le prix de l’Association théâtrale géorgienne, etc. Les œuvres des jeunes dramaturges sont traduites en plusieurs langues : anglais, allemand, italien, russe, polonais… Malgré le mal-être du théâtre contemporain, des metteurs en scène de différents âges, visions ou écritures, comme le célèbre Robert Stouroua ou le postmoderniste David Sakvarélidzé, œuvrant pour la restructuration et la modernisation du théâtre géorgien, se mettent volontiers au travail pour les présenter au public. Les auteurs se produisent sur les scènes des villes géorgiennes, sur les scènes les plus populaires de la capitale comme celles du Théâtre Mardjanichvili, du Théâtre Roustavéli, du Théâtre de la Cave, du Théâtre du Quartier royal, aussi bien qu’à l’étranger, sur les scènes allemandes, anglaises, russes…  

   La critique théâtrale parle volontiers d’une « nouvelle dramaturgie géorgienne », aussi disparate et hétérogène soit-elle. Ne s’agit-il pas plutôt d’un texte pour le théâtre plutôt que d’une œuvre littéraire ? La réduction de la narrativité, de la parole, la compression de l’action scénique, le sujet réduit au minimum font de la pièce une œuvre diffuse et complexe. Si on regarde cette dramaturgie de près, on y retrouvera les grandes lignes et les recherches des théâtres européens des XXe et XXIe siècles : théâtre de la cruauté d’Antonin Artaud, théâtre de l’absurde, In-Yer-Face ou verbatim anglais…  

Les textes, parfois presque documentaires, journalistiques, anecdotiques, caricaturaux se nourrissent avant tout de l’actualité, de la réalité politique et sociale que le spectateur veut revoir, cette fois sur la scène, pour prendre ses distances. Ils parlent de la guerre, de la misère, de la liberté, du vide, des tristes hivers qui se ressemblent, de la déficience langagière, de la difficulté de dire et de se faire entendre, des valeurs en perdition, du monde virtuel, nouvelle alternative à la réalité… Ils en parlent avec un humour grinçant, brouillant les frontières entre le sérieux et le ludique, entre la réalité et le fantastique et entraînant le spectateur dans un jeu sans règles. Dans Otar de Boughadzé, un personnage avale l’autre pour l’enfanter ensuite. Un clin d’œil aux naissances miraculeuses des héros mythiques ? Au folklore où le héros, tel Jonas, renaît du ventre du dragon ? Mais que fait-il, le Petit chaperon rouge qui parcourt la scène avant de se retrouver dans le ventre d’Otar qui joue le loup ? Chez Djanikashvili, le couple se mange au sens littéral : la fille et le garçon s’arrachent leurs propres bras pour assouvir la faim de l’autre. Le cannibalisme d’une Sarah Kane vient tout naturellement à l’esprit… L’auteur tourne l’idée sacrificielle en dérision. Le théâtre de l’absurde, visiblement, inspire beaucoup Djanikashvili, dont les deux personnages (« Pas de réponse ») languissent dans l’attente beckettienne, tout autant que le jeune Boughadzé. Dans Otar, vous chercherez en vain le rhinocéros de Ionesco. En revanche, une vache que le fils d’Otar épouse s’installe dans un appartement du dixième étage. Les vaches déambulent sur la scène dans une autre pièce, Meuh, de Kikodzé et Nakhoutsrishvili. Ces mélancoliques animaux de l’ancienne ferme soviétique, guidés par le généreux loup Jason, se réfugient en Suisse pour, après une brève rencontre avec leurs congénères européennes, se diriger vers la planète Sirius qui scintille de manière si prometteuse ! Une histoire dans la droite ligne de la tradition du Théâtre de marionnettes de Revaz Gabriadzé. Djanikashvili, lui, choisit des thèmes sérieux, comme le conflit religieux qui constitue la toile de fond de l’amour de deux jeunes, ces Roméo et Juliette, ou plutôt ces Ali et Nino modernes, réfugiés dans un espace virtuel. Mais toute affirmation sur un sujet religieux tourne au syllogisme, se vide de sens et conduit à des absurdités jusqu’à transformer les personnages en personnages de jeu vidéo. L’immersion dans un monde virtuel, manipulé par une main invisible, s’achève sur la naissance d’un bébé-tablette, ce Rosemary’s baby des temps modernes.

Le « sérieux », le réel inspire Le Président vient te voir ce soir, satire politique de Boughadzé créée sur la scène du Royal Court Theatre de Londres par Vicky Featherstone (2014). Les Géorgiens y reconnaissent facilement leur passé récent : la Géorgie face à la guerre d’août 2008 et son président. Aux événements réels le dramaturge ajoute une histoire de folie simulée, celle d’un soldat (réellement vécue par Daniil Harms, avant-gardiste russe) et l’agrémente d’un humour noir pour en faire une réécriture troublante et chaotique du Roi Lear. Une autre pièce politique, Le monde de Tsitsino, aux accents faustiens, met en scène un cœur simple, une jeune fille qui veut arrêter coûte que coûte la guerre en Tchétchénie. Cette Jeanne d’Arc géorgienne fait penser à l’héroïne de Jean Anouilh.

« L’humour c’est prendre conscience de l’absurdité, tout en continuant de vivre dans l’absurdité », disait Ionesco. Visiblement, le spectateur géorgien comprend le dramaturge qui lui parle de quelque chose de connu, de viscéral, avec humour, sarcasme, dans une langue très proche de sa langue parlée, en renonçant à la métaphore. Cette nouvelle génération de dramaturges semble être tout à fait d’accord avec les affirmations des avant-gardistes géorgiens du début du XXe siècle : le théâtre n’est pas un miroir. Le théâtre n’est pas une école. Le théâtre n’est pas un temple ni un hôpital.

Mais ce théâtre est souvent un lieu de provocation. C’est un lieu où on gifle le conformisme, on fait tomber les masques, on rit, on transpose nos frustrations, on expérimente et on cherche… Enfin, c’est un lieu où les Muses, perdues dans ce monde cruel et absurde, peuvent faire une halte… Ces pièces passeront-elles à la postérité ? Peu importe. Mais elles sont ce jourd’hui du théâtre géorgien qui semble être enceint, comme la femme d’Otar dans la pièce de Boughadzé. De quoi accouchera-t-il ? Seul l’avenir le dira.