Le club des mécènes avec Roger Assaf

100,00

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Description

Chers amis,

comme vous le savez peut-être, notre économie est extrêmement précaire, et nous sommes confrontés, pour certaines publications, à la difficulté de trouver des financements dans des délais incompatibles avec l’urgence ou l’actualité de certains projets, notamment en lien avec le prochain festival d’Avignon.
La maison a donc décidé de relancer une opération mécénat sur ces projets, valable jusqu’au 10 mai. Il s’agit de trouver 10 mécènes par livre, pour participer à leur financement, chacun à hauteur de 100 €, dont 66% seront déductibles des impôts.
En échange, ces mécènes auront leur nom dans les dernières pages du livre, et recevront un exemplaire dédicacé par l’auteur, accompagné d’un rescrit fiscal.

D’avance, merci à vous !


La Porte de Fatima, de Roger Assaf
(Beyrouth, 2006)

suivi de Nous allons bien, et vous ?
Lettres écrites sous une « pluie d’été »
traduit de l’arabe (Liban) par l’auteur
préface de Jean-Claude Fall

Dans un village du Liban sud, un jeune homme a filmé le mariage d’une fille dont il était amoureux. La guerre survient, les routes sont bloquées ou détruites, et il entreprend le difficile et dangereux retour à la capitale. En chemin, il fait de multiples rencontres, chacune étant une petite histoire de ces villages maintenant détruits. Mais la destruction morale est encore plus importante que les dégâts de la guerre.
Entre le 12 juillet et le 14 août 2006, la guerre s’étend sur une grande partie du Liban. À Beyrouth, le Théâtre Tournesol est un des lieux où s’organisent les secours aux réfugiés ainsi que la collecte et la diffusion des informations. Dans la même période, dix lettres sont envoyées par la troupe du Tournesol à ses amis dans le monde, pour faire entendre une autre voix que celles des armes, des politiciens et des médias internationaux.

Roger Assaf, né à Beyrouth en 1941, est un comédien et metteur en scène libanais. Après des études d’art dramatique à Strasbourg, il participe à la création de différentes structures théâtrales à Beyrouth, et ses mises en scènes seront présentées notamment au festival de Nancy et au Rond-Point à Paris. Il est considéré comme « l’un des plus importants animateurs d’un théâtre arabe socialement et politiquement engagées, dont les spectacles ont renouvelé les rapports du public populaire et intellectuel arabe avec le langage dramatique. » (Chérif Khaznadar) Il vit aujourd’hui à Montpellier.


Extrait

1 – SÉSAME OUVRE-TOI
Le présentateur-metteur en scène s’adresse au public, il tient une télécommande à la main.
Le présentateur — « Aladin prit la lampe merveilleuse et la frotta au même endroit que les fois précédentes. À l’instant, le djinn parut devant lui : “Que veux-tu ? Me voici prêt à t’obéir comme ton esclave, comme à tous ceux qui ont la lampe merveilleuse à la main.”. »
Des lampes merveilleuses, il y en a plein dans le monde aujourd’hui. Des télécommandes, des ordinateurs, des cartes de crédit, vous les frottez toujours au même endroit, vous prononcez une formule magique, un « sésame ouvre-toi », et « shebbayk lebbayk ‘abdak bayn ‘ydayk », un djinn est alors prêt à vous obéir, comme à tous les autres qui ont l’objet magique entre les mains. Noir !
Tout s’éteint.
Lumière !
La scène s’éclaire.
Couleur !
Éclairage coloré.
Musique !
La 40e Symphonie de Mozart.
Pause !
La musique s’arrête.
Play !
La musique reprend, le présentateur dirige l’orchestre.
Stop !
Silence.
Le théâtre est plein de ces objets magiques, dont les djinns cachés obéissent au doigt et à l’œil à ceux qui savent les commander. Mais voilà, vous ne croyez plus aux djinns ni à la magie, et les enfants d’aujourd’hui en savent plus que moi sur la manipulation du virtuel. Mais moi, metteur en scène engagé, missionnaire au service de la vérité, pourfendeur de l’illusion aristotélicienne et chevalier des tables rondes où l’on dissèque la réalité, ce n’est pas le virtuel qui m’intéresse, mais le réel, la perception directe de la réalité d’où émerge la pensée agissante de la conscientisation actualisée. Noble mission, n’est-ce pas ? Quête héroïque exigeante et sublime. Et, grâce à la technologie, la lampe merveilleuse que voici, la VIDÉO, est capable à tout instant de capter et de reproduire la réalité telle qu’elle est. « Sésame, ouvre-toi ! »
Le public apparaît sur l’écran.
La réalité telle qu’elle est. Pus proche de la réalité immédiate, vous ne trouverez pas, c’est impossible. La réalité capturée dans son éphémère conformité, dans son exacte instantanéité, vous, mesdames et messieurs, ici et maintenant. Spectacle unique, irretrouvable, regardez-le, regardez-le bien, agitez les mains si vous voulez, il est d’une fidélité parfaite, et pourtant… il ne nous apprend pas grand-chose, il en dit moins qu’une fable fictive, il en révèle moins que n’importe quel mensonge, il n’est qu’apparence plate, étanche, opaque, PORTE CLOSE sur la vérité insaisissable.
Ouvrir une porte close n’est pas toujours aisé, la clef n’en est pas toujours facile à trouver. La PORTE DE FATIMA par contre n’est ni ouverte ni fermée, n’en déplaise à Monsieur de Musset, elle est un espace béant dans une histoire que personne ne connaît vraiment. Certains supposent, d’autres affirment et la plupart ignorent. Bien que récente, elle date des années 70, cette histoire, au Liban sud, c’est déjà une légende, un collage de bribes de récits différents que chacun raconte à sa façon. « Bawabet Fatmeh »… Où se trouve Bawabet Fatmeh ? Et pourquoi l’appelle-t-on « Bawabet Fatmeh » ?
Une femme s’élance dans la direction du public, d’autres la retiennent.
— وينك يا أمي؟
— ارجعي يا فاطمة !…
[Surtitres : – Maman, où es-tu ?
– Reviens, Fatima !]
Les deux comédiennes — Toute l’histoire tient en ces deux mots : ارجعي يا فاطمة !… « Rentre chez toi, Fatima !… »
— La « Porte de Fatima » se trouve aux environs de Kfar Kela, tout près de la frontière, à quelques pas de la colonie israélienne de Metella, en Galilée.
— Cela se passait en 1971.
— Fatima criait : « Où est ma mère ? Qu’avez-vous fait de ma mère ? », et le soldat israélien lui disait : « On l’a emmenée à l’hôpital à Safad. » Fatima criait de plus belle : « Je veux voir ma mère, je veux rejoindre ma mère ! », et son père et les gens du village disaient : «  ارجعي يا فاطمة !… » « Reviens, Fatima !… »
— Sa mère ? Les Israéliens l’avaient emmenée à Tel-Aviv.
— Mais tu viens de dire Safad…
— Safad, Tel-Aviv, quelle importance, ça veut dire en Israël.
— Tu veux dire la Palestine occupée !
— D’accord, la Palestine occupée, ils l’avaient emmenée à l’hôpital, pourquoi ? Parce qu’elle était blessée. Pourquoi elle était blessée ? Parce qu’ils lui avaient tiré dessus.
— Et ils lui avaient tiré dessus parce qu’ils croyaient que c’était un « terroriste ».
— À l’époque on ne disait pas terroriste, mais « moukharreb », saboteur…
— C’était l’époque des fedayins avec leurs kalachnikovs et leurs foulards mouchetés… le temps de Che Guevara et des guerres de libération…
Elles entament un chant de la révolution palestinienne, on entend une rafale de mitrailleuse et on voit sur l’écran une femme enlaçant un olivier dont toutes les branches ont été sectionnées.